REVUE ET GAZETTE MUSICALE de Paris 1842

N°11 du 13 mars 1862 DE L'INSTRUMENTATION,

par HECTOR BERLIOZ. (Onzième article,)

Nous terminerons l'étude des instruments à vent par quelques mois sur l'horrible famille des bugles. Je me suis souvent demandé à leur sujet si le mot bugle venait de beugler, ou si beugler venait de bugle. C'est qu'en effet, depuis le plus grand jusqu'au plus petit, je ne connais rien de plus disgracieux que la voix de ces instruments, rien qui soit plus aisément faux, et d'une sonorité moins noble.

Le bugle simple on clairon possède en tout six notes, ut, sol, ut, mi, sol, ut, en allant du grave à l'aigu du prenner ut qu dessous des portées (clef de sol), jusqu'à sa double octave haute; encore ce second ut aigu est-il peu praticable sur les deux tons hauts de l'instrument. On voit que ces ressources sont extrêmement bornées. Il y a des bugles en si bémol, en ut, et en mi bémol. Les fanfares qu'ils peuvent exécuter, roulant toujours exclusivement sur les trois notes de l'accord parfait, sont nécessairement d'une monotonie assez voisine de la platitude.

Les bugles ne me paraissent pas beaucoup plus haut placés dans la hiérarchie des instruments de cuivre, que ne le sont les fifres parmi les instruments de bois. Les uns et les autres ne peuvent guère servir qu'à conduire des conserits à la parade; bien qu'à mon sens, une pareille musique ne dût jamais être entendue par nos soldats jeunes ou vieux : il n'y a point de nécessité de les accoutumer à l'ignoble. Comme le son du bugle est très fort, il n'est pas impossible que l'occasion se présente de l'employer dans l'orchestre, pour accroître la violence de quelque cri terrible des trombones, des trompettes et des cors unis; c'est probablement tout ce qu'on en peut attendre.

Dans les musiques de cavalerie, et même dans certains orchestres d'Italie, on trouve des bugles à sept clefs qui parcourent chromatiquement une étendue de plus de deux octaves, à partir du si naturel au-dessous des portées (clef de sol) jusqu'à l'ut au-dessus. Ils ne manquent pas d'agilité, plusieurs artistes en jouent même d'une façon remarquable; mais le timbre du bugle à clefs ne diffère pas de celui du clairon ou bugle simple, et, malgré l'affection que lui portent encore quelques compositeurs, il ne peut être comparé ni pour le caractère du son, ni pour la justesse, au cornet à pistons qu'on lui préfère généralement aujourd'hui.

Les ophicléides sont les altos, les basses et les contrebasses du bugle. Mais an moins les ophicléides-basses sont-ils d'une grande utilité pour tenir la partie grave des grandes masses d'harmonie. Leur étendue est de trois octaves et une note; ils la parcourent chromatiquement depuis le si naturel au-dessous des portées (clef de fa) jusqu'à l'ut au-dessus (clef d'ut à); il est prudent toutefois de n'écrire dans le haut que jusqu'au sol ou au la au-dessus des portées (clef de fa). Il y a des ophicléides-basses dans deux tons-en ut-et en si bémol. Ce dernier est utile quand on a besoin, pour un effet saillant, des notes si bémol et la naturel bas produites par son ut et son si naturel, et qui manquent par conséquent sur l'ophicléide en ut. Le timbre de ces sons graves est rude, mais il fait merveilles dans certains cas sous des masses d'instruments de cuivre. Les notes très hautes ont un caractère sauvage dont on n'a peut être pas encore su tirer parti. Le médium, surtout lorsque l'exécutant n'est pas très habile, rappelle trop la sonorité des serpents de cathédrale et des cornets à bouquin ; je crois qu'il faut rarement le laisser à découvert. Rien de plus grossier, je dirai même de plus monstrueux et de moins propre à s'harmonier avec le reste de l'orchestre, que ces passages plus ou moins rapides, écrits en forme de solos pour le médium de l'ophicléide, dans quelques opéras modernes: on dirait d'un taureau qui, échappé de l'étable, vient prendre ses ébats au milieu d'un salon.

L'ophicléide est encore à cette heure mal étudié. Les bons exécutants sont rares; ils laissent en général beaucoup a désirer sous le double rapport de la justesse et de la fixité des sons; mais M. Caussinus, le véritable maître de cet instrument, ayant été oboist récemment pour l'enseigner au Gymnase musical militaire, nous pouvons espérer de voir dans quelques années un perfectionnement sensible dans cette branche de l'exécution. Pourquoi donc n'y a-t-il pas de classe d'ophicléide au Conservatoire?...

Les ophicléides-altos sont en fu et en mi bémol. On les écrit l'un et l'autre sur la clef de sol, comme des cors. Leur étendue est à peu près la même que celle dos ophicléides-basses; il est bon cependant de ne pas prodiguer les deux premières notes graves, ni les quatre ou cinq dernières aignes. On les emploie dans les musiques militaires pour remplir l'harmonie ou pour doubler le chant; mais leur timbre est généralement fort désagréable, et ils manquent de justesse : de la l'abandon à peu près complet où ces instruments sont tombés aujourd'hui.

Les ophicléides contre-basses, ou ophicléides-monstres, pourraient, dans les très grands orchestres, être vraiment utiles; mais, jusqu'à présent, personne n'a pu ou voulu en jouer à Paris; ils exigent une dépense d'air qui fatigue les poumons de l'homme le plus robuste. Ils sont aussi en fa et en mi bémol, à la quinte au-dessous des ophicléides-basses en ut et en si bémol.

On remplace quelquefois des clefs de l'ophicléide-basse par quatre pistons : l'étendue de l'instrument reste la même, mais il devient moins juste et plus lourd.

Le bombardon est un ophicléide contre-basse en fa à trois pistons. On se trompe, en genéral, sur son étendue au grave, en la supposaut plus grande qu'elle n'est réellement. Le bombardon ne descend qu'au premier fa dièze au-dessous des portées (clef de fa), lequel fa doune, en conséquence du ton de l'instrument, le si naturel au-dessous, c'est-à-dire l'unisson de la première note grave de l'ophicléide en ut. Or, l'ophicléide en si bémol donnant ce même si naturel qui produit un la, il s'ensuit qu'il a, par le fait, une note grave de plus que le bombardon dont le fa dière produit seulement un si. Cet instrument ne peut exécuter que des successions très lentes; les traits lui sont absolument interdits.

Une invention précieuse pour la beauté du son qu'elle donne aux ophicléides, celle que vient de faire à Bruxelles M. Sax. Il s'agit du remplacement de l'embouchure par un bec de clarinette. Les ophicléides deviennent ainsi des instruments de cuivre à anches; la différence de sonorité et de timbre qui résulte pour eux de ce système est tellement à leur avantage, au dire de tous ceux qui ont pu en juger, que; très probablement, l'ophicléide à bec deviendra d'un usage général dans quelques années.

Le serpent, instrument de bois recouvert en cuir, et à embouchure, a la même étendue que l'ophicléide-basse, avec un peu moins d'agilité, de justesse et de sonorité. Il a deux notes, le et le sol du médium dans les portées (clef de fa) beaucoup plus fortes que les autres; de là des inégalités de son choquantes; que les exécutants doivent s'appliquer à pallier de leur mieux. Le serpent est en si bémol; il faut l'écrire, en conséquence, un ton au-dessus du son réel, comme l'ophicléide-basse en si bémol. Son timbre essentiellement barbare eût convenu beaucoup mieux aux cérémonies du culte sanglant des druides, qu'à celles ce la religion catholique où il figure toujours ; monument monstrueux de l'inintelligence et de la grossièreté de sentiment et de goût qui, depuis un temps immémorial, dirigent, dans nos temples, l'application de l'art musical au service divin. Il faut excepter seulement le cas où l'on emploie le serpent, dans les messes des morts, à doubler le terrible plain-chant du Dies iræ. Son froid et abominable hurlement convient sans doute alors; il semble même revêtir une sorte de poésie lugubre, en accompagnant ces paroles où respirent tous les épouvantements de la port et des vengeances du Dieu jaloux. C'est dire aussi qu'il sera bien placé dans les compositions profanes, lorsqu'il s'agira d'exprimer des idées de cette nature, mais alors seulement. Il s'unit mal, d'ailleurs, aux autres timbres de l'orchestre; et comme basse d'une masse d'instruments à vent, l'ophicléide lui est de beaucoup préférable.

H. BERLIOZ.

(La suite au prochain numéro.)

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N°24, Sunday, June 12, 1842: 

p. 245:  NEWS.  "Mr. SAX, the younger, skillful instrument maker from Brussels, has been in Paris for a few days. He played at the Conservatoire, in front of the director, Mr. AUBER, and some professors, a bass clarinet and the new ophicléide, of which he is the creator. Full compliments were given [in regards] to the beauty of these instruments, with which no other could be compared for in terms of range, the power, and the infinite variety of nuances which they are able to convey.

N°24 du Dimanche 12 juin 1842 :

p. 245 : NOUVELLES. ÒM. SAX, fils l'habile facteur d'instruments de Bruxelles, est depuis quelques jours à paris. Il a fait entendre au Conservatoire, devant le directeur M. AUBER et quelques professeurs, la clarinette basse et le nouvel ophicléide dont il est auteur. Pleine justice a été rendue à la beauté de ces instruments, auxquels nul autre ne saurait être comparé pour l'étendue, la puissance et l'infinie variété de nuances dont ils sont susceptibles.

 

N°44, Sunday, October 30, 1842

p. 431: NEWS. Mr. A. Sax, the younger, celebrated wind instrument maker, has just arrived in Paris, where he hopes to make himself [established]. This remarkable artist has a very exceptional talent of execution on the bass clarinet. Its use will cause this admirable instrument to be more widely known, since it is still almost unheard of in France.

N°44 du Dimanche 30 octobre 1842

p. 431 : NOUVELLES. M. A. Sax fils, célèbre facteur d'instruments à vent, vient d'arriver à Paris, où il compte se fixer. Cet artiste remarquable possède un très beau talent d'exécution sur la clarinette basse. Il faut espérer qu'on saura l'utiliser pour la propagation d'un instrument admirable qui à cette heure est encore en France à peu près inconnu.

 

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Translation by Jason Adams, Indiana State University

 

 

 

 

 

 

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